mardi 20 juin 2017

Tentative de jalousie - Marina Tvétaéva.


Tentative de jalousie

Comment ça va la vie avec une autre,
plus simple, n'est-ce pas ? _ Rames, claquez ! _
S'est-il vite, le profil de la côte,
Le souvenir, s'est-il vite masqué.

De moi, de moi, île désamarrée ?
(Voguant de par le ciel, non sur les flots !)
Ames ! Jamais amantes ne serez !
Soeurs vous serez ! Soeurs : vous ! C'est votre lot !

Comment ça va la vie près d'une femme
Simple ? C'est comment sans divinités ?
Votre souveraine, prince profane,
Détrônates (ledit trône quitté),

Comment ça va la vie, les froissis d'ailes,
Les tracas ? Le lever, comment se passe ?
Pauvre créditaire de l'immortelle
Médiocrité, comment faites-vous face ?

"Tressauts et syncopes, stop ! Je suis quitte !
Un toit me louerai ! Suffit, le déluge !"
Comment ça va avec n'importe qui,
Dites, comment, quand on est mon élu ?

Pour sûr plus comestible, domestique,
La table ? Qu'on s'en lasse, faute à qui ?
Comment ça va la vie près d'un pastiche
Pour vous qui trahîtes le Sinaï ?

Comment ça va "vivre", comment va-t-elle
La force d'être ? Et de chanter, la force ?
Pauvret, la blessure de l'immortelle
Conscience, comment y faites-vous face ?

Comment ça va la vie près d'un produit
De pacotille ? Un peu abrupt, le prix ?
Les marbres de Carrare reconduits,
Comment ça va la vie près d'un débris

De plâtre. (Taillé dans la masse même,
_ Dieu, sa tête : presque aussitôt détruite !)
Comment ça va avec la cent-millième,
Dites, pour vous qui connûtes Lilith !

L'or de pacotille vous intéresse
Encore ? Las des grâces magiciennes,
Comment ça va auprès d'une terrestre,
C'est comment une femme sans sixième

Sens ? Bon, la tête entre deux mains : heureux ?
Non ? Des fonds sans profondeur étant l'hôte,
Comment ça va, l'ami ? Plus douloureux,
Moins douloureux que pour moi près d'un autre ?"

19 novembre 1924
Marina Tsvetaeva - "Tentative de jalousie" extrait de "Le ciel brûle, suivi de Tentative de jalousie" - Edition Poèsie Gallimard - Traduction de Pierre Léon et d'Eve Mallaret.

vendredi 26 mai 2017

Oh je le dis en franchise






Oh je le dis en franchise
Si je pouvais dépouiller de mon art
Toute forme et de moi les éphémériques figures
Pour exposer face à ta confiance meurtrie

Le visage sans fard de mon être
Je le ferais sans hésiter au temps
Battu pour t'assurer / mais de quoi / d'être
Mais qui o Solitude au même instant à la fois parlerait

Se tairait et se tiendrait contre toi à distance de tiers
Quand sur lui tu te cries ( manquant l'affublation du nu )
Qui pourrait d'un côté arracher les trop-miroitements du verbe
De l'autre panser l'être aux plaies-vives

Par la thériaque des bonnes figures ensongées
Puisque seules les formes se lient, dansent et sens à la pierre.



.
.


( janvier 2017 - extrait de "sonnets prolétaires" )

mardi 23 mai 2017

extrait de "sonnets prolétariens", en atelier..

Quel fils de femme aime souffrir ni moi qui fils de femme suis aussi
Nul si ce n'est qu'en la caresse qu'il s'accorde au visage de cette souffrance qui depuis longtemps
Lui sourit et qu'il contient entre ses mains en coupe sans plaisir mais sans crainte
Et qu'il boit aux lèvres comme un poison non aimé, non ! mais bien voulu
Comme un médicament dont l'amertume aux bienfaits affadis ne soigne plus mais assez passablement encore
Camouffle d'autres face plus hâves grimaces rictus défigures tout-près tapies aux frontières de tes yeux
Ou bien comme presse l'eau dessous la terre vers la lumière elle
En prend la substance sans en prendre le poids
Ou comme l'éclair chemine dedans les bouches des nuages avant d'offrir en semence alanguie leur épaisse puissance
Moi aussi amant véridique non pas patiente mais bien ai désiré traverser avec toi corps à corps toute peine tout chagrin
Jusqu' émerger avec toi joue à joue au vaste au large au partage qui vient
Où esperer flue et reflue maintenant
Donc tu vois c'est bien la joie que de mes mots en acte d'un seul bond d'amour vrai
Je t'ai dis voir et vois encore veiller pousser naître aller et voguer ou pâtir.
***
Clair caillebotis
entre deux seuils
que je n'ai pas
écrit. un Fou assis
sur le côté
au commencement.
après à gauche
ocres et verts
tremblements: l'étang.
et un serpent
et un entrelacés -
le caducée. un,
deux, un rêve l'autre
et un l'ignore.

***

Baiser à soi-même
de l'ange, qui rampe
et ne se saisit pas.
mais le Fou de l'orée
toujours me surprit à penser
et la honte me prit.
d'un bien, d'un mal entrelacés
un rêve l'autre et un l'ignore.
Que donc ce dire en croisse
avec son ombre:
du bon par toi
à moi venu
le bon est sans mesure
le reste est pour l'histoire.

mardi 2 août 2016

Tes seins deux unis, tige bouton et fleur








Tes seins deux unis, tige bouton et fleur, une,
Et tige bouton et fleur, une.
Aussi de l'autre qui l'enlace,
Flanc à flanc posés, ceints,
Ensemble sortants, unis montants.
Le temps bouleversant mon amour fonde
Dieu de tes absences.
Plus haut, plus pâle, ton oeuil
Rue, refuse devant le lien
Embroussaillé de branches
Qui lie et ne lie pas
Le bouquet étranger des fleurs vieilles.
Plus haut ton cri ajoute
Une cloche dans le sel,
Tige bouton et fleur, une,
Tige bouton et fleur, une.
Alors l'amour désescalade ses rites,
Les vers anciens creusent des tunnels
Humides, double-six valeureux
Dans les cieux verts, torrents et ruisseaux d'air
Aux muqueuses brèves des amants.
D'un seul élan comme la fronce d'un champs
D'une campagne lorraine,
Sans cesse naît l'amour que tu aimas
Où s'effondrent brumes et vigueurs,
Sans cesse aussi se crie, se murmure
Mon nom et s'éclaire ma larme,
Tige bouton et fleur, une,
En-dedans où bien loin tu attends.




jeudi 23 juin 2016

Le Noisetier






des longs poèmes -
des longs poèmes - nappes, rides -
ou les autres - par-delà la faille - avec
la faille - prolongent -

les chronologies autres qu' évènementielles
la dent ! émail et dentine ! routes antiques des pierres précieuses !
sel et soie ! ciel d'ambre ses habitants,
et la trace des morsures mord - comme à la main le froid après

les funérailles des neiges -
après, le brouillage est devenu signe de distinction:
" ceci est de la poésie, toi et moi faisons partie de ces gens

qui savent la reconnaitre". Fibules de brumes serties, ornées.
( après-tout,  c'est l'histoire de toute révélation, toute parole -
et l'ajout secret, par la fille de la voix:

...

"console-toi, ne détruis pas mes mondes par ta stupide colère" )
Bien, mais notre besoin d'histoires est insatiable.
Fondements de la Conscience ? sans doute !
l'autre, le temps, etc —

"je n'écris pas pour eux, c'est certain !
une maison inutilisée propriété de l'Etat
quelqu'un a dit: murons-la ! quelqu'un a dit cela:
murons-là, pour toutes sortes de justes motifs.

un autre a signé.
les hommes glacés ne peuvent plus y entrer:
ils passent devant, stupides. alors: faire de l'art ?

dans quelle langue la sueur au front des oliviers ?
dans quelle langue est parlée "murons-la" ?
dans la langue des hommes

...

pour que l'ange s'y devine
o homme porteur d'un messager qu'il ne sait pas !
il invente le message du messager sans le vouloir
par la branche d'aubépine

par la ronce, l'ortie, le bouquet froid d'un noisetier couvert
le long de son temps n'appartient à personne
— découpe dans l'air d'hivers de l'arbre et le reste —
il invente le message du messager sans savoir

des deux aucun des nombres
cette branche aussi sans nom ( nom retenu par l'ignorance )
dont d'autres peut-être feront des clisses pour paniers

ou des breuvages pour salut ou démons
elle est: nouée comme une lettre contre le front trop pâle
l'air de glace qui volete dessus le champs

...

comme elle - par doux amour des choses -
je me tiens condamné à forger os et franges
créer le messager qui me ploiera contre lui quelque part
quelque part sera: la tombe sous la flamme

( d'une bougie au rivage du lit un soir perdu )
car nous sommes pauvres, forcément, sur cette terre
des autres, seuls et pauvres et pourchassés
dans l'abscence qui n'est pas )"

C'est ainsi qu'il disait quelques fois se savoir solidaire
de ceux qui ne parlent pas
des longs poèmes - nappes, rides -  avec

la faille - prolongent -
Guillaume de Machaut: "le Voir Dit"
le Jeu de la Feuillée d'Adam de la Halle, le picard




Le Noisetier






des longs poèmes -
des longs poèmes - nappes, rides -
ou les autres - par-delà la faille - avec
la faille - prolongent -

les chronologies autres qu' évènementielles
la dent ! émail et dentine ! routes antiques des pierres précieuses !
sel et soie ! ciel d'ambre ses habitants,
et la trace des morsures mord - comme à la main le froid après

les funérailles des neiges -
après, le brouillage est devenu signe de distinction:
" ceci est de la poésie, toi et moi faisons partie de ces gens

qui savent la reconnaitre". Fibules de brumes serties, ornées.
( après-tout,  c'est l'histoire de toute révélation, toute parole -
et l'ajout secret, par la fille de la voix:

...

"console-toi, ne détruis pas mes mondes par ta stupide colère" )
Bien, mais notre besoin d'histoires est insatiable.
Fondements de la Conscience ? sans doute !
l'autre, le temps, etc —

"je n'écris pas pour eux, c'est certain !
une maison inutilisée propriété de l'Etat
quelqu'un a dit: murons-la ! quelqu'un a dit cela:
murons-là, pour toutes sortes de justes motifs.

un autre a signé.
les hommes glacés ne peuvent plus y entrer:
ils passent devant, stupides. alors: faire de l'art ?

dans quelle langue la sueur au front des oliviers ?
dans quelle langue est parlée "murons-la" ?
dans la langue des hommes

...

pour que l'ange s'y devine
o homme porteur d'un messager qu'il ne sait pas !
il invente le message du messager sans le vouloir
par la branche d'aubépine

par la ronce, l'ortie, le bouquet froid d'un noisetier couvert
le long de son temps n'appartient à personne
— découpe dans l'air d'hivers de l'arbre et le reste —
il invente le message du messager sans savoir

des deux aucun des nombres
cette branche aussi sans nom ( nom retenu par l'ignorance )
dont d'autres peut-être feront des clisses pour paniers

ou des breuvages pour salut ou démons
elle est: nouée comme une lettre contre le front trop pâle
l'air de glace qui volete dessus le champs

...

comme elle - par doux amour des choses -
je me tiens condamné à forger os et franges
créer le messager qui me ploiera contre lui quelque part
quelque part sera: la tombe sous la flamme

( d'une bougie au rivage du lit un soir perdu )
car nous sommes pauvres, forcément, sur cette terre
des autres, seuls et pauvres et pourchassés
dans l'abscence qui n'est pas )"

C'est ainsi qu'il disait quelques fois se savoir solidaire
de ceux qui ne parlent pas
des longs poèmes - nappes, rides -  avec

la faille - prolongent -
Guillaume de Machaut: "le Voir Dit"
le Jeu de la Feuillée d'Adam de la Halle, le picard




jeudi 19 mai 2016

un peu de Rabelais, tiens !




Comment feut meue entre les fouaciers de Lerné,
& ceulx du pays de Gargantua
le grand debat, dont furent faictes grosses guerres.
Chap. xxiii.
            En cestuy temps, qui feut la saison de vendanges on commencement de Automne, les bergiers de la contrée estoient à guarder les vignes, & empescher que les estourneaux ne mangeassent les raisins. En quel temps les fouaciers de Lerné passoient le grand quarroy menans dix ou douze charges de fouaces à la ville.
            Lesdictz bergiers les requirent courtoisement leurs en bailler pour leur argent au pris du marché. Car notez que c'est viande celeste, manger à desieuner des raisins avecq la fouace fraiche, mesmement des pineaulx, des fiers, des muscadeaux, de la vicane, & des foyrars pour ceulx qui sont constipez de ventre. Car ilz les font dasler long comme un vouge: et souvent cuydant peter ilz se conchoyent, dont sont nommez les cuidez de vendanges. A leur requeste ne feurent aulcunement enclinez les fouaciers, mais (que pys est) les oultragèrent grandement en les appellant Trop d'iteulx, Breschedens, Plaisans rousseaulx, Galliers, Riennevaulx, Rustres, Challans, Hapelopis, Trainegeines, gentilz Floquetz, copieux, Landores, Malotruz, Dendins, Baugears, Tezez, Gaubregeux, Gogueluz, Clacledens, Boyers d'etrons. Bergiers de merde, & aultres telz epithetes diffamatoyres, adioustans que poinct à eulx n'apartenoit manger de ces belles fouaces: mais qu'ilz se debvoient contenter de gros pain ballé, & de tourte.
            Auquel outraige un d'entreulx nommé Frogier, bien honeste homme de sa personne, & notable bacchelier respondit doulcettement. Depuis quand avez vous prins les cornes, qu'estez tant rogues devenuz? Dea vous nous en soulliez volentiers bailler, & maintenant y refussez? Ce n'est pas faict de bons voisins, & ainsi ne vous faisons no', quand vous venez icy achapter nostre beau froment: dont vo' faictes vos gasteaux & fouaces: encores par le marché, vous eussions nous donné de nos raisins. Mais par la mer dé vous en pourriez repentir, & aurez quelque iour affaire de nous, lors nous ferons envers vous à la pareille, & vo' en soubvieigne.
            Adoncq Marquet grand bastonnier de la confrérie des fouaciers, luy dist. Vrayment tu es bien acresté à ce matin: tu mengeas arsoir trop de mil. Vien cza/ vien cza, ie te donneray de ma fouace.
            Lors Forgier en toute simplicité aprochea tyrant un unzain de son baudrier: pensant que Marquet luy deust deposcher de ses fouaces, mais il luy bailla de son fouet à travers les iambes si rudement que nouz y apparoissoient: puis voulut gaigner à la fuyte: mais Forgier s'escrya, au meurtre, & à la force tant qu'il peut, ensemble luy getta un gros tribard qu'il portoit soubz son escelle, & le attainct par la ioincture coronale de la teste, sur l'artère crotaphique, du cousté dextre: en sorte que Marquet tombit de dessus sa iument, mieulx semblant un homme mort que vif. Ce pendent les mestaiers, qui là auprès challoient les noiz, accoururent avec leurs grandes gaules & frapèrent sus ces fouaciers comme sus seigle verd. Les aultres bergiers & bergières, ouyans le cry de Forgier, y vindrent avec leurs fondes & brassiers, & les suyverent à grands coups de pierres tant menuz qu'il sembloit que ce feust gresle. Finablement les aconpceurent, & houstèrent de leurs fouaces environ quatre ou cinq douzaines, toutesfoys ilz les payèrent au pris accoustumé, & leurs donnèrent un cent de quecas, & troys panerées de franc aubiers. Ce faict les fouaciers aydèrent à monter Marquet, qui estoit villainement blessé, & s'en retournèrent à Lerné sans poursuyvre le chemin de Parillé: menassans fort & ferme les boviers, bergiers/ & metayers de Seuillé & de Synays. Ce faict & bergiers & bergières feirent chère lye avecques ces fouaces & beaulx raisins/ & se rigollèrent ensemble au son de la belle bouzine: se mocquans de ces beaux fouaciers glorieux, qui avoient trouvé male encontre, par faulte de s'estre seignez de la bonne main au matin. Et avec gros raisins chenins estuvèrent les iambes de Forgier mignonnement, si bien qu'il feut tantost guery.
Comment les habitans de Lerné par
le commandement de Picrochole leur roy
assaillèrent au despourveu les bergiers de Gargantua.
Chap. xxiiii.
            Les fouaciers retournez à Lerné soubdain davant boyre ny manger se transportèrent au capitoly, & là davant leur roy nommé Picrochole, tiers de ce nom, proposèrent leur complainte, monstrans leurs paniers rompuz, leurs robbes dessirées, leurs fouaces destroussées, & singulièrement Marquet blessé enormement, disans le tout avoir esté faict par les bergiers & mestaiers de Granedgousiser, auprès du grand carroy par delà Seuillé. Lequel incontinent entra en courroux furieux, & sans plus oultre se interroguer quoy ne comment feist cryer par son pays ban & arrière ban, & que un chascun sur peine de la hart convint en armes en la grand place, devant le chasteau, à heure de midy, pour mieulx confermer son entreprinse, envoya sonner le tabourin à l'entour de la ville, luy mesmes ce pendent qu'on aprestoit son disner, alla faire affuster son artillerie, & desploier son enseigne & oriflant, & charger force munitions, tant de harnoys d'armes que de gueulles. En disnant bailla les commissions & feut par son esdict constitué le seigneur Grippeminaud sus l'avantgarde, en laquelle feurent contez seize mille hacquebutiers, vingt cinq mille avanturiers. A l'artillerie feut commis le grand escuyer Toucquedillon, en laquelle feurent contées neuf cent quatorze grosses pièces de bronze, en canons, double canons, baselicz, serpentines, coulevrines, bombardes, foulcons, passevolans, spiroles, & aultres pièces. L'arrière guarde fut baillée au duc de Raquedenare. En la bataille se tint le roy & les princes de son royaulme. Ainsi sommairement acoustrez davant que se mettre en voye, envoyèrent troys cens chevaulx legiers soubz la conduicte du capitaine Engoulevent, pour descouvrir le pays, et sçavoir s'il y avoit nulle embusche par la contrée. Mais avoir diligemment recherché trouvèrent tout le pays à l'environ en paix & silence, sans assemblée quelconques. Ce que entendent Picrochole commenda que chascun marchast soubz son enseigne hastivement. Adoncques sans ordre & mesure prindrent les champs les uns par my les aultres, guastant & dissipans tout par où ilz passoient, sans espargner ny pouvre ny riche, ny lieu, sacré, ny prophane, emmenoient beufz, vaches, taureaux, veaulx, genisses, brebis, moutons, chevres et boucqs: poulles, chapons, poulletz, oyzons, iards, oyes, porcs, truyes, guorretz, abastans les noix, vendengeans les vignes, emportans les ceps, croullans tous les fruicts des arbres. C'estoit un desordre incomparable de ce qu'ilz faisoient. Et ne trouvèrent personne quelconques leur resistast, mais un chascun se mettoit à leur mercy, les suppliant estre traictez plus humainement, en consideration de ce qu'ilz avoient de tous temps estez bons & aimables voisins, & que iamais envers eulx ne commirent excès ne oultraige, pour ainsi soubdainement estre par iceulx mal vexez, & que dieu les en puniroit de brief. Es quelles remonstrances, rien plus ne respondoient, si non qu'ilz leurs vouloient aprendre à manger de la fouace.
Comment un moyne de Seuillé
saulva le le cloz de l'abbaye du sac des ennemys.
Chap. xxv.
            Tant feirent et tracassèrent en pillant & larronnant, qu'ilz arrivèrent à Seuillé: et detroussèrent hommes & femmes, et prindrent ce qu'ilz peurent: rien ne leurs feut ny trop chaud ny trop pesant. Combien que la perte y feust par la plus grande part des maisons, ilz entroient par tout, & ravissoient tout ce qu'estoyt dedans, & iamays nul n'en print dangier. Qui est cas assez merveilleux. Car les curez, vicaires, prescheurs, medicins, chirurgiens & apothecaires, qui alloient visiter, pensr, guerir, prescher, & admonester les malades, estoient tous mors de infection & ces diables pilleurs & meurtriers oncques n'y preindrent mal. Dont vient cela messieurs? pensez y ie vo' pry. Le bourg ainsi pillé, se transportèrent en l'abbaye avecques horrible tumulte, mays la trouvèrent bien reserrée & fermée: dont l'armée principale marcha oultre vers le gué de Vède, exceptez sept enseignes de gens de pied & deux cens lances qui là restèrent & rompirent les murailles du cloux affin de guaster toute la vendange. Les pouvres diables de moynes ne sçavoient auquel de leurs saincts se vouer, à toutes adventures feirent sonner ad capitulum capitulantes:  là feut decreté qu'ilz feroient une belle procession, renforcée de beaux prechans & letanies contra hostium insidias, & beaux responds pro pace. En l'abbaye estoyt pour lors un moyne claustrier nommé frère Iean des Entommeures, ieune, guallant, frisque, dehayt, bien à dextre, hardy, adventureux deliberé, hault, maigre, bien fendu de gueule, bien advantagé en nez, beau despescheur d'heures beau debrideur de messes, pour tout dire, un vray moyne si oncques en feut depuys que le monde moyna. Icelluy entendent le bruyt que faisoyent les ennemys par le clos de leur vigne, sortit hors pour veoir ce qu'ilz faisoient. Et advisant qu'ilz vendangeoient leurs clous, on quel estoyt leur boyte de tout l'an fondée, s'en retourne au cueur de l'eglise ou estoient les aultres moynes tous estonnez comme fondeurs de cloches, lesquelz voyant chanter.
            Im. im: im/pe/e/e/e/e/tum/um/in/i/ni/i/mi/co/o/o/o/o/rum/um/
            C'est, dist il, bien chien chanté. Vertus dieu, que ne chantez vo' A dieu paniers, vendanges sont faictes? Ie me donne au diable, s'ilz ne sont en nostre clous, & tant bien couppent & seps & raisins, qu'il n'y aura par le corps dieu de quatre années que halleboter dedans. Ventre sainct Iacques que boyrons no' cependent, no' aultres pauvres diables? Seigneur dieu da mihi potum.
            Lors dist le prieur claustral. Que fera cest hyvroigne ycy? Qu'on me le mène en prison, troubler ainsi le service divin?
            Mays, dist le moyne, le service du vin faisons tant qu'il ne soyt troublé, car vous mesmes monsieur le prieur, aymez boyre du meilleur, sy faict tout homme de bien. Iamays homme noble ne hayt le bon vin. Mais ces responds que chantez ycy ne sont par dieu pas de saison. Pourquoy sont nos heures en temps de moissons & de vendanges courtes & en l'advent & tout l'hyver tant longues? Feu de bonne memoyre frère Macé Pelosse, vray zelateur, ou ie me donne au diable, de nostre religion, me dist, il me soubvient, que la raison estoyt, affin qu'en ceste saison nous facions bien serrer & fayre le vin & qu'en hyver nous le humons. Escoutez messieurs vous aultres: qui ayme le vin le cor dieu sy ne suyve. Car hardiment que sainct Antoine me arde sy ceulx tastent du pyot, qui n'auront secouru la vigne. Ventre dieu, les biens de l'eglise? ha non non. Diable sainct Thomas l'angloys voulut bien pour yceux mourir, si ie mouroys ne seroys ie pas faict de mesmes? Ie ne mourray ia pourtant, car c'est moy qui le foys es aultres.
            Ce disant mist bas son grand habit, & se saisit du baston de la croix, qui estoyt de cueur de cormier long comme une lance, rond à plain poing & quelque peu semé de fleurs de lys toutes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon & mist son froc en escharpe. Et de son baston de la croix donna sy brusquement sus les ennemys qui sans ordre ny enseigne, ny trompete, ny tabourin, par myu le clous vendangeoient. Car les porteguydons & portenseignes avoyent mys leurs guidons & enseignes l'orée des meurs, les tabourineurs avoient defoncez leurs tabourins d'un cousté, pour les emplir de raisins, les trompettes estoient chargez de moussines, chascun estoyt desrayé, Il chocqua doncques si roydement sus eulx sans dyre guare, qu'il les renversoyt comme porcs frapant à tors & à travers à la vieille escrime, es uns escarbouilloyt la cervelle, es aultres rompoyt bras & iambes, es aultres deslochoyt les spondyles du coul, es aultres demoulloyt les reins, avalloyt le nez, poschoyt les yeulx, fendoyt les mandibules, enfonçoyt les dens en la gueule, descroulloyt les omoplates, spaceloyt les greves, desgondoyt les ischies, debezilloit les faucilles. Si quelqu'un se vouloyt cascher entre les seps plus espès, à icelluy freussoit tout l'areste du doux: & l'esrenoit comme un chien. Si aulcun saulver se vouloyt en fuyant, à icelluy faisoyt voler la teste en pièces par la commissure lambdoide. Sy quelqu'un gravoyt en une arbre pensant y estre en seureté, ycelluy de son baston empaloyt par le fondement. Si quelqu'un de sa vieille congnoissance luy crioyt. Ha frère Iean mon amy, frère Iean ie me rend. Il t'est (disoit il) bien forcé. Mays ensemble tu rendras l'ame à tous les diables. Et soubdain luy donnoit dronos. Et si personne tant feut esprins de temerité qu'il luy voulust resister en face, là monstroyt la force de ses muscles. Car il leurs transperçoyt la poictrine par le mediastine & par le cueur, à d'aultres donnant suz la faulte des coustes, leurs subvertissoyt l'estomach, & mouroient soubdainement, es aultres tant fierement frappoyt par le nombril, qu'il leurs faisoyt sortir les tripes, es aultres par my les couillons persoyt le boiau cullier. Croiez que c'estoit le plus horrible spectacle qu'on veit ocnques, les uns cryoient saincte Barbe, les aultres sainct georges, les aultres saincte Nytouche, les aultres nostre Dame de Cunault, de Laurette, de bonnes nouvelles/ de la lenou/ de rivière. Les uns se vouoyent à sainct Iacques, les aultres au sainct Suaire de Chambery, mais il bruslae troys moys après si bien qu'on n'en peut salver un seul brin. Les aultres à Cadouyn, Les aultres à sainct Iean d'Angely. Les aultres à sainct Eutrope de Xainctes, à sainct mesmes de Chinon, à sainct Martin de Candes, à sainct Clouaud de Sinays: es reliques de Iaurezay: & mille aultres bons petits sainctz.
            Les uns mouroient sans parler, les aultres cryoient à haulte voix. Confession. Confession. Confiteor. Miserere. In manus.
            Tant fut grand le crys des navrez, que le prieur de l'abbaye avecques tous les moynes sortirent, Lesquelz quand apperceurent ces pauvres gens ainsi ruez par my la vigne & blessez à mort en confessèrent quelques uns. Mays ce pendent que les prestres se amusoient à confesser: les petitz moinetons coururent au lien on estoyt frère Iean, luy demandant en quoy il vouloyt qu'ilz luy aydassent, A quoy respondit, qu'ilz esguorgetassent ceulx qui estoient portez par terre. Adoncques laissans leurs grandes cappes sus une treille au plus près, commencèrent d'esguorgeter/ & achever ceulx qu'il avoit desià meurtryz. Sçavez vo' de quelz ferremens? A beaux gouetz, qui sont petitz demy cousteaux dont les petitz enfans de nostre pays cernent les noix. Puys à tout son baston de croix, guaingna la brèche qu'avoient faict les ennemys. Aulcuns des moinetons emportèrent les enseignes & guydons en leurs chambres pour en faire des iartiers. Mays quand ceulx qui s'estoient confessez vouleurent sortir par ycelle bresche, Le moyne les assomoyt de coups, disant ceulx cy sont confes & repentans, & ont guaigné les paronds: ilz s'en vont en Paradis aussy droict comme une faucille, & comme est le chemin de Faye. Ainsi par sa prouesse feurent desconfiz tous ceulx de l'armée qui estoient entrez dedans le clous iusques au nombre de treze mille six cens vingt & deux, Iamays Maugis hermite ne se porta sy vaillament à tout son bourdon contre les Sarrasins des quelz est escript es gestes des quatre filz Haymon, comme feist le moyne à l'encontre des ennemys avecq le baston de la croix.